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2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Plaidoyer pour le retour des expulsés

Un texte de Nisse

 

Pour Franck, pour quand il sera un grand gavroche.
Pour Semira dont la voix, même étouffée, résonne, résonnera.

déporter v.tr. Déporter quelqu’un, l’emmener de force hors de sa résidence pour des raisons politiques
expulser v.tr. Expulser quelqu’un, le chasser par la force ou par une décision de l’autorité
Larousse du français contemporain


Imaginez-vous le pire des cas :
A l’intérieur d’un bâtiment aux couloirs sans vraiment d’espoir d’issue.
L’administration œuvre. Derrière des portes numérotées selon les particularités de la maison. Il s’agit de l’ »Office des Etrangers » (anciennement « Police des Etrangers »). Dans un couloir, d’un pas décidé, s’avance maître S., avocat, pousse une porte, entre dans une pièce meublée d’un bureau et de son fidèle fonctionnaire. Aucun portrait n’y orne les murs.
Maître S.: Bonjour.
Le fonctionnaire (Chaleureusement): Bonjour Maître. Que me vaut l’honneur de votre visite ? Si matinale ?
Maître S.: Eh bien, justement. Je viens me plaindre. (Hochement de la tête.) Parfaitement ! Me plaindre. Au sujet de notre dossier 617.14 !
Le fonctionnaire –(Embarrassé): Plaindre ? Dossier, comment, 617.14. (Cherche.) Le voilà. Y-a-t-il donc eu ici matière à se plaindre ?
Maître S.: Parfaitement ! Mon client a tenté d’accéder au territoire national par le biais d’une introduction d’une demande d’asile. Tentative à l’égard de laquelle ma personne, moi, était son soutien juridique !
Le fonctionnaire (Etonné): Procédure habituelle…
Maître S.: Parfaitement ! Et votre administration…
Le fonctionnaire(Feuilletant le dossier): n’a pas donné suite à la demande introduite par votre client. (Cite :) « Considérant que les motifs de persécution politique invoqués par la personne demandeuse, notamment le danger physique éventuel vis-à-vis de sa personne dans son pays d’origine, semblent contradictoires, confus, voire falsifiés, notre service se voit dans l’obligation de refuser la demande de ladite personne, et en l’occurrence de prononcer un ordre de retour vers le pays duquel la personne est issue. Le retour sera garanti par un nombre assez restreint du personnel des forces de l’ordre nationales. » (Pause.) Oui, en effet, votre client a été renvoyé, par voie aérienne, vers son pays, il y a exactement trois jours.
Maître S.: Parfaitement ! D’où mon courroux !
Le fonctionnaire: Maître. J’ai bien peur de ne pas comprendre. Nos relations ont toujours été cordiales. Jusqu’ici, au cours des années, nous avons fait retourner une petite trentaine de vos clients, et ce toujours en échange de bons procédés, il me semble.
Maître S.: Eh bien, concernant le dossier en question, êtes-vous au courant que mon client, une fois arrivé là-bas, a été acceuilli par les autorités locales? Et que deux heures après il a été fusillé à proximité de l’aéroport ?
Le fonctionnaire: Nous en avons eu un vague écho.
Maître S.: Là réside précisément la raison de ma présence ici.
Le fonctionnaire: Maître, je ne vous comprends pas. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un de vos clients, retourné par nos soins perde malencontreusement la vie lors du retour.
Maître S.: Vous ne vous rendez pas compte ! Mon client a introduit un dossier grâce à mon concours. Vous l’avez refusé de bon gré, de bonne guerre. Mais je dois m’insurger face à la temporalité de vos méthodes. Mon client a été rapatrié puis exécuté avant d’avoir eu la moindre chance de payer mes honoraires. Cet état de fait devrait du moins vous interpeller. Aussi, je souhaite voir votre supérieur.


William a dit : « Oui, j’ai été mêlé à des affaires d’Etat qui me dépassaient, où j’étais un pion, et j’ai dû fuir. »


Imaginez-vous dés lors le cas lyrique :
Quelque part, dans un nœud européen. L’orage s’annonce étoffé à travers la lucarne. Le cachot respire et se ploie sur lui-même. Oui, on dirait que le cachot respire. Malgré le bruit des avions. F. sursaute quand l’acier de la porte est lâché vers l’extérieur. Trois silhouettes bouchent aussitôt l’ouverture. F. gémit. Les trois flics le prennent, le menottent, le frappent. Ils représentent consciencieusement un bel exemple de l’internationale policière. Ils traînent F. dans un gosier métallique éclairé de néons. F. ne se débat plus depuis des semaines. Hier, avant-hier ?, ils ont trouvé les lames dans sa bouche. Des petits cris neigent sous ses paupières. Un coup atterrit dans son dos. (Depuis longtemps il n’entend plus les voix des ancêtres. Depuis longtemps il n’entend plus le chant de Yasmina. Longtemps ne signifie plus rien depuis longtemps.) Quelqu’un ouvre une autre porte qui donne sur le tarmac. L’air est sombre et bas. F. est poussé dans l’arrière d’une camionnette. Un bref instant. Puis il est de nouveau sur le tarmac. Ses pieds cognent contre des marches métalliques. Le ciel lâche ses premières gouttes. Un bref instant. F. frissonne, jeté sur un siège d’avion. Un des flics : « Ca va maintenant ? Il ne t’en faut pas plus pour comprendre ? » Lentement les nuages descendent. Enfin, F. pleure de ses yeux arides. Tout souffle semble étranger. Arrive le bleu. (Depuis longtemps il n’entend plus les voix des ancêtres. Depuis longtemps il n’entend plus le chant de Yasmina. Longtemps ne signifie plus rien depuis longtemps.) Le plus costaud des flics met des lunettes de soleil, retrousse ses manches et se dit en gloussant qu’il est vraiment opportun de parler de « case départ ». F. regarde le ciel. Ses pieds soudés à la terre. (Des voix ? Un chant ?) F. frotte ses poignets, puis il regarde ses mains. Elles semblent vieilles soudainement.


William a dit : « Après tout ce que j’ai dû fuir, le choc est venu graduellement. Je ne supportais pas d’être enfermé ».


Imaginez maintenant le juste retour du retour :
- Un avion d’une compagnie aérienne européenne détruit dans un aéroport d’Afrique Centrale.
- Sept policiers accompagnateurs au retour blessés par la population du pays de départ lors de l’arrivée du retour.
- Une ambassade attaquée suite au décès explicable d’une candidate au retour.?


William a dit : « Regarde tout ce système de contrôle : c’est de la faiblesse. Tout cela n’est pas un signe de force, ça ne montre qu’une seule chose, que la nation est faible. »


Imaginons maintenant la percée de l’imagination :
Etant donné que la situation est insoutenable à tout point de vue.
Etant donné que les pratiques appliquées actuellement par le pouvoir séculaire et ses résidus inconscients, sa bureaucratie et son exécutif exécutant, devront être supprimés immédiatement, sinon progressivement et vite, seule façon envisageable afin de faire « reculer le malheur ».
Etant donné les dévastations au niveau humain du passé et la conviction qu’aucun présent ni aucun avenir n’en doit subir des similaires ou proches.
Etant donné notre devenir lucide qui ne peut légitimement pas accepter ni compromis, ni négociation avec des protagonistes cramponnés à un pouvoir rigidement grabataire.
Etant donné notre refus de tout culte de la mort superflu et/ou gratuit.
Etant donné notre mépris de toute doctrine, de tout dogme.
Etant donné que notre combat est aussi sémantique.
Etant donné la cohérence et la charge passionnelle de nos revendications
(exprimées et argumentées à plusieurs reprises autre part).
Etant donné que nous sommes imprégnés de solidarité clandestine.
Etant donné notre capacité d’invention de réalités.
Etant donné que rien n’est donné mais pris.
Nous pouvons considérer enfin le retour.
L’exigence à formuler est simple : le retour de toutes les personnes expulsées qui ont survécu à leur déportation et qui manifestent le désir de revenir.
L’organisation matérielle de cette « opération retour » s’avèrera tout aussi facile que ludique. Le coût des structures d’incarcération et de déportation des migrants et de fermeture des frontières sera reconverti afin de financer celles du retour et de l’accueil. Les différentes ambassades européennes seront chargées de collaborer pour être en mesure de localiser les expulsés, puis de les réceptionner (logés et nourris convenablement) en attendant l’envol qui devra se faire dans les plus brefs délais. Au vu des blessures psychologiques et physiques qui ont été infligées aux personnes déportées, et à des fins d’excuses, il est de grande importance que le voyage de retour soit fort agréable, qu’il soit en quelque sorte le contraire de l’expulsion. Pour ce, nous proposons la collaboration des différentes polices. Les agents (masculins et féminins), transformés en accompagnateurs une nouvelle fois, auront comme habit de travail un string et, éventuellement, quand c’est jugé utile, un boa en plumes d’autruches. (Parfois, en effet, la plume a son importance.) Des paillettes pourront compléter l’uniforme. Les agents s’occuperont du service à bord. La durée du vol sera agrémenté par des activités diverses : massages des pieds et de la nuque, banquet d’excuses accompagné des meilleurs vins et d’une variété de thés, projection de films, ambiance musicale, distribution de cadeaux, grimages pour les enfants, etc. Les vols seront assurés par des avions de ligne des différentes compagnies nationales et privées, entièrement réaménagés et repeints à cet unique usage. Une fois le vol de retour effectué, il faudra songer à l’accueil. De nouveau, l’organisation matérielle ne devrait pas poser problème. Les bâtiments des différentes administrations sensées « gérer l’immigration pourront être utilisés à cette fin. Ils serviront, dans un premier temps, comme logement provisoire (avec chambres, douches, cuisines, etc.) puis, à plus long terme, ils hébergeront des activités sociales et culturelles. Outre une aide d’orientation sociale (qui devrait permettre aux expulsés qui viennent de retourner de plus aisément s’épanouir dans les pays d’accueil, qui, on le sait, sont peu paradisiaques) et des cours de langues ; nous proposons des ateliers de réflexion critique sur les migrations et le métissage, des salles d’exposition, de cinéma, de théâtre, de concert, des bibliothèques, ainsi que des crèches. Les bâtiments réhabilités de la sorte pourront alors devenir des espaces assez inouïs de rencontre et de création de perspectives. Il va de soi que les structures de détention et d’expulsion de migrants seront démantelés (et n’existeront plus que dans des souvenirs sinistres) et qu’elles auront cédé la place à des structures visant à faciliter la possibilité de la migration permanente de tous.


William a dit : « Si j’interroge mon esprit après cette expérience, je me rends compte que l’idée que j’avais du concept de démocratie a été anéantie pour de bon également. »



Epilogue :
Il serait donc évident que tout est ou reste à bousculer. Aujourd’hui, les migrants sans-papiers se voient réduits au statut d’ombres, ils sont systématiquement criminalisés et se voient obligés de subir les exploitations les plus flagrantes sur le marché du travail dans les pays occidentaux ; ceci quand il ne s’en font pas expulser. (En 2001, la Belgique a expulsé 14 977 personnes du territoire national selon Amnesty International.) Quant aux migrants qui tentent d’arriver sur le sol européen, ils courent des risques considérables : chaque année des milliers de personnes meurent à ses frontières. La volonté de réduire au plus les possibilités d’accès au territoire européen est une réalité politique inacceptable au même titre qu’une illusion. Les migrations existent et existeront indéfiniment. La charge de désirs et de désespoirs qui les génère, est la force qui pourra contribuer à rendre possible le changement nécessaire au sein (fort flétri) de nos sociétés occidentales. Cette force pourrait être contagieuse et la liberté et l’égalité des droits se verraient d’avantage palpables.
Nous irons dans ce sens.




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