L'Etat peut-il
servir d'exemple?
Lorsque en 1998, chaque chômeur de l'arrondissement
bruxellois de Saint-Josse a reçu un formulaire encourageant
vivement les demandeurs d'emploi à contribuer au rafraîchissement
de leur bureau de chômage, tous ces contrôles du pointage
auraient très bien pu, en ce qui nous concerne, être
supprimés. L'organisation d'une exposition pour rendre plus
supportable cette forme extrêmement dénigrante de contrôle
social n'était pas faite pour nous plaire.
Quelque chose n'allait
pas avec cette invitation officielle: un certain nombre d'artistes
venaient de contacter la presse parce qu'ils étaient
outrés par un aspect important de la réglementation
relative aux activités autorisées durant les périodes
de chômage(*). L'exercice d'une activité artistique
en tant que chômeur n'était alors autorisé que
dans le cadre du cercle familial ou... après huit heures du
soir et avant six heures du matin. Toute activité ne pouvant être
associée à la recherche d'un emploi ou compromettant
votre disponibilité sur le marché de l'emploi allait à l'encontre
de ce règlement. Les milieux politiques et administratifs
disposaient dès lors d'un instrument fort pratique pour pister
les chômeurs indemnisés. Ou peut-être n'en avaient-ils
tout simplement rien à faire. En tous les cas, si vous étiez
chômeur et que vous aviez la fibre créative, rien ne
vous empêchait de l'exploiter,... après huit heures
du soir... etc. Il valait mieux ne pas ébruiter votre inscription à l'académie
du soir. Des 'Inspecteurs Surzélés' (I.S.) gardaient
un œil sur la lumière dans votre atelier et découpaient
les articles de journaux relatifs à vos expositions. Leur
quota personnel de suspension ne s'en portait que mieux (**)... un
bel éteignoir sur votre droit à la liberté d'expression!
En tant que chômeur, vous faisiez partie à votre insu
de la résistance clandestine.
Entre-temps, personne n'a relevé que
les artistes, à l'instar
des autres chômeurs, avaient droit à une indemnisation
lorsqu'ils avaient terminé leurs études ou après
avoir occupé un poste salarié pendant deux ans. Une
prémisse tenace
Vous alliez donc au devant de fameux ennuis
si vous vous faisiez pincer en tant qu'artiste entrepreneur. L'art
fait gagner de l'argent,
sinon pourquoi commencer? Le discours idéologique le plus
progressiste éclairant l'autre aspect du problème était
déjà assez étroit. Le fait que tout esprit
humain doit pouvoir se développer. Qu'il soit chômeur
ou non. L'art est une activité valorisante, non? Cette vision
humaine de ce qu'un Etat-providence actif peut apporter à ces
citoyens demeure en surface et alimente des formes étranges
de paternalisme: n'êtes-vous pas content de pouvoir organiser
des expositions? Que quelqu'un vous offre cette opportunité?
Pourquoi les chômeurs
que vous êtes ne pourraient-ils pas contribuer à mettre
leur bureau de pointage en couleurs?
La Commune de Saint-Josse voulait en outre indemniser les artistes
en payant les frais de vernissage. Mais la mise sur pied d'une
exposition n'est-elle pas un travail en soi, ou ne demande-elle
pas tout simplement
une somme considérable d'efforts? Le règlement relatif
aux activités autorisées durant les périodes
de chômage constitue-t-il un compromis démocratique?
Pouvons-nous mettre notre œuvre en vente et tenter-de-récupérer-quelque-peu-les-coûts-inhérents-à-sa-réalisation...
sans perdre nos indemnités? Allons-nous prendre des risques
pour l'honneur et une poignée de cacahuètes?
Une
cale dans la porte
En février 1998, cinq chômeurs locaux
ont répondu à l'offre
bien aimable de la petite Commune bruxelloise. Il a fallu quelques
jours à Issabelle, Issabelle, Arety, Alain et Axel pour
comprendre de quoi il retournait. Non, ce n'était pas la
xème
tentative de l'ONEM pour débusquer quelques artistes au
chômage,
les sortir du maquis et leur donner le coup de grâce. Il
ne s'agissait pas non plus d'un règlement de comptes avec
un certain nombre d'individus qui, sans emploi et philosophiquement
conscients de leur situation, en profitaient pour donner libre
cours à leur
passion.
Le fait de souscrire à cette noble opportunité de
rafraîchir
le bureau de chômage plaçait les participants dans une
situation illégale. La Commune a écouté, certes
d'une demi-oreille, l'analyse avec surprise. C'est ainsi qu'est apparue
une petite ouverture locale pour vilipender publiquement les possibilités
d'interprétation les plus étroites de la Loi sur le
chômage. Cette petite porte ne fermait plus...
Les chômeurs
exposent leurs oeuvres
Durant les entretiens avec
le fonctionnaire local chargé de
cette initiative, nous avons découvert à notre grand étonnement
que les contrôles de pointage ne sont pas organisés
par l'ONEM. C'est aux Communes que l'Etat a confié cette tâche.
Ce sont elles qui doivent mettre des locaux et des effectifs à disposition.
Logiquement, elles devraient également décider de la
façon de procéder: heures d'ouvertures, contrôle
par ordre alphabétique ou non, présentation séparée
ou non des hommes et des femmes, taille du local, vitalité et
audace du décor. Les communes apposent des cachets et complètent
les listes. Elles envoient le tout à l'ONEM qui établit
le règlement et sanctionne. Chacun ses compétences.
Il n'y a pas de chevauchement des compétences mais bien une
collaboration et un contact. La chasse au travail en noir n'est donc
clairement pas la tâche des Communes. Il faut répondre
aux demandes d'informations de l'ONEM concernant les activités
de personnes, mais rassurez-vous, d'après notre homme, cela
n'arrive quasiment jamais.
I. I. A. A. A., nos cinq chômeurs
et amateurs d'art qui venaient de se rencontrer dans cette situation
se sont concertés. Nous
ne faisions confiance à personne et nous avancions en terrain
inconnu. Production d'espace public, appropriation ou initiative
de la ville,... nous n'en avions jamais entendu parler. Nous devions
nous couvrir, mais comment? Axel Claes, mars 2003
(*) réf. The art of being unemployed: soft focus guaranteed
(**) réf. Archives de la plate-forme des
artistes: journées de doléances et sessions d'informations
du NICC.

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